La Charge Cognitive - III. La progression des exercices

Par Lucas Rovan / Le 2025-11-28


Dans nos articles précédents, nous avons établi deux principes :

  1. La mémoire de travail de nos élèves est un goulot d'étranglement qu'il faut protéger de la surcharge.
  2. Pour cela, nous devons atomiser les compétences complexes en micro-étapes.

Nous avons donc notre "atome" de compétence : par exemple, "Savoir calculer le discriminant Δ\Delta". Quelle est la meilleure façon d'enseigner cette micro-compétence ?

L'intuition, souvent, est de donner une série d'exercices d'application. "Vous avez la formule, entraînez-vous." Mais pour un élève novice, même cela peut être une source de surcharge. Il ne s'agit pas seulement de faire, il s'agit de savoir comment faire.

Étape 1 : Le pouvoir de "l'Exemple Résolu" (Worked Example)

C'est l'un des points les plus contre-intuitifs et les mieux validés de la recherche (voir l'infographie à l'origine de cette série) :

Pour un novice, étudier un exemple déjà résolu est plus efficace pour apprendre que d'essayer de résoudre un problème lui-même.

Pourquoi ?

Quand un élève novice est face à un problème, sa mémoire de travail est entièrement consommée par des questions parasites : "Par quoi je commence ?", "C'est quoi ce aa déjà ?", "Je me suis trompé dans mon calcul ?". Il est tellement occupé à chercher une solution qu'il n'a plus de ressource cognitive disponible pour comprendre la structure du problème.

Un exemple résolu (un exercice entièrement corrigé et commenté) élimine cette charge de "recherche". La solution est donnée. La mémoire de travail de l'élève est donc 100% disponible pour se concentrer sur l'essentiel :

  • "Ah, je vois. L'étape 1 est toujours d'identifier aa, bb, cc."
  • "Je vois comment le (5)(-5) devient +25+25 dans b2b^2."
  • "Je comprends le schéma, la logique."

Il ne s'agit pas de "copier" passivement, mais d'analyser activement un modèle correct. C'est le "Modélage" (Principe 4 de Rosenshine).

Étape 2 : Le pont de la "Pratique Guidée" (Guided Practice)

Passer d'un exemple résolu (où tout est fait) à un exercice en autonomie (où rien n'est fait) est un saut trop grand. C'est là que 90% des élèves en difficulté décrochent.

Il faut un pont : la pratique guidée. C'est le "Nous faisons" de l'enseignement explicite. L'objectif est d'accompagner l'élève vers l'autonomie en retirant progressivement l'aide (une technique appelée "estompage" ou fading).

Concrètement, la pratique guidée peut prendre plusieurs formes :

  • L'exercice à trous : On donne un exercice où la structure est là, mais il manque des morceaux.

    Équation : 2x23x+1=02x^2 - 3x + 1 = 0 a = 2, b = -3, c = 1 Δ=b24ac\Delta = b^2 - 4ac Δ=(3)24(2)(1)\Delta = (-3)^2 - 4(2)(1) Δ=9...\Delta = 9 - ... Δ=...\Delta = ... Δ\Delta est ... donc il y a ... solutions.

  • Le premier pas : L'enseignant fait la première étape (identifier a,b,ca, b, c) au tableau, et les élèves font la suite (calculer Δ\Delta) seuls.

  • La vérification fréquente : L'enseignant donne un exercice, mais demande à tous les élèves de lever leur ardoise ou de montrer leur cahier après chaque étape, avant de continuer.

L'objectif de cette phase est d'obtenir un taux de réussite très élevé (Principe 7 de Rosenshine, plus de 80%). L'élève doit pratiquer, mais il doit surtout réussir, pour automatiser la procédure et construire sa confiance.

Étape 3 : La Pratique Autonome

Maintenant, et seulement maintenant, l'élève est prêt.

  1. Il a analysé un modèle correct (l'exemple résolu).
  2. Il a pratiqué avec succès sous supervision (la pratique guidée).

Sa mémoire de travail est enfin soutenue par un schéma naissant en mémoire à long terme. Il peut se lancer dans une série d'exercices en autonomie avec une haute probabilité de succès.

Cependant, cette pratique autonome doit elle-même être "atomisée" et progressive. On peut la découper en trois niveaux :

Niveau 1 : Pratique de Fluence (Exercices basiques)

L'objectif premier n'est pas la "réflexion", mais la vitesse et l'automaticité. On veut que la procédure (ex: calculer Δ\Delta) devienne un réflexe qui ne consomme presque plus de mémoire de travail.

  • Exemple : Une série de 10 équations "propres" (où aa, bb, cc sont évidents) où l'élève doit juste calculer Δ\Delta et donner le nombre de solutions.

Niveau 2 : Pratique Délibérée (Exercices avec "pièges")

Une fois la procédure fluide, on introduit de la variation. On cible délibérément les points d'erreur classiques pour forcer l'élève à ne plus être en "pilote automatique" et à réfléchir.

  • Exemple (pour Δ\Delta) :
    • Piège 1 (Coefficients) : f(x)=3x25f(x) = 3x^2 - 5 (l'élève doit voir que b=0b=0) ou f(x)=xx2f(x) = x - x^2 (voir que a=1a=-1).
    • Piège 2 (Signes) : f(x)=x22x8f(x) = x^2 - 2x - 8 (l'élève doit gérer le b24acb^2 - 4ac qui devient (2)24(1)(8)=4+32(-2)^2 - 4(1)(-8) = 4 + 32).
    • Piège 3 (Forme non développée) : (x1)(x+2)=3(x-1)(x+2) = 3 (l'élève doit comprendre qu'il faut d'abord développer et mettre sous la forme =0= 0).

Niveau 3 : Pratique de Synthèse (Exercices complexes)

Maintenant, et seulement maintenant, l'élève a automatisé la procédure (Niveau 1) et sait gérer les variations (Niveau 2). Sa mémoire de travail est libre.

Il peut enfin utiliser la compétence "calculer Δ\Delta" non plus comme un but en soi, mais comme un outil au service d'un problème plus large.

  • Exemple : "Déterminer les coordonnées des points d'intersection entre la parabole P:y=x2P: y = x^2 et de la droite D:y=2x3D: y = 2x - 3."

C'est ce triptyque – Modèle → Guidage → Autonomie – qui respecte la charge cognitive et construit la maîtrise.


Pour aller plus loin

  • L'Effet de l'Exemple Résolu (Worked-Example Effect) : Théorisé par John Sweller, c'est un des résultats les plus robustes de la psychologie cognitive. Pour les novices, les exemples résolus sont supérieurs à la résolution de problèmes.

  • Barak Rosenshine (2012). Principles of Instruction. Cette progression est au cœur de ses principes : Principe 4 (Fournir des modèles), Principe 5 (Guider la pratique des élèves) et Principe 7 (Viser un taux de réussite élevé).

  • L'Estompage (Fading) : C'est le nom de la technique qui consiste à retirer progressivement l'aide, comme dans nos exercices à trous.


À suivre dans notre série :
La charge cognitive - IV. La méthode de Singapour

Nous savons atomiser et progresser. Mais comment s'assurer que les élèves 'comprennent' vraiment le sens abstrait de aa, bb et cc ? L'efficacité de la progression Concret-Imagé-Abstrait.