La Charge Cognitive - VII. Pour une communication épurée
Par Lucas Rovan / Le 2025-12-19
Dans les épisodes précédents, nous avons vu que la mémoire de travail est limitée et qu'il faut donc atomiser les savoirs et guider la progression.
Mais de quoi est remplie cette mémoire de travail exactement ?
John Sweller, le père de la théorie de la charge cognitive, distingue trois types de charges qui occupent l'esprit de vos élèves. Comprendre leur interaction est la clé pour devenir un enseignant "clair".
L'équation fondamentale est la suivante :
Et cette somme ne doit jamais dépasser la capacité de la mémoire de travail, sous peine de surcharge et de décrochage immédiat.
1. La Charge Intrinsèque : Le poids du sujet
C'est la difficulté inhérente à la matière que vous enseignez. Résoudre une équation du second degré est intrinsèquement plus complexe que d'additionner 2 + 2, car cela demande de gérer plus d'éléments simultanément.
- Le rôle de l'enseignant : On ne peut pas supprimer cette charge (sinon on n'enseigne plus rien), mais on peut la gérer.
- La solution : C'est l'atomisation que nous avons vue dans le Billet 2. En découpant la difficulté, on rend la charge intrinsèque de chaque étape supportable.
2. La Charge Extrinsèque (ou "Étrangère") : L'ennemi à abattre
C'est ici que tout se joue pour la clarté de l'enseignant. La charge extrinsèque est constituée de toutes les informations inutiles qui demandent un effort mental à l'élève mais ne contribuent pas à l'apprentissage. C'est du "bruit" cognitif.
Si cette charge est trop élevée, elle "vole" la place disponible pour la réflexion réelle.
Exemples courants de charge extrinsèque en classe :
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Le double canal (Effet de redondance) : Vous projetez un texte au tableau et vous le lisez à voix haute en même temps. L'élève doit faire un effort pour synchroniser ce qu'il lit et ce qu'il entend. C'est une charge inutile.
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Les "détails séduisants" : Vous ajoutez une image décorative amusante ou vous racontez une anecdote historique longue au milieu d'une explication technique. L'élève doit traiter cette information pour décider si elle est pertinente.
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La complexité syntaxique : Utiliser des phrases à rallonge ou un vocabulaire inutilement complexe pour expliquer une notion simple. L'élève doit "décoder" votre phrase avant de comprendre le concept.
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La recherche visuelle : Un graphique où la légende est loin de la courbe, obligeant l'œil à faire des allers-retours (Effet d'attention partagée).
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Le rôle de l'enseignant : Vous devez être impitoyable. Tout ce qui n'aide pas directement à comprendre doit être éliminé. Une mise en page épurée et un discours direct ne sont pas du "minimalisme esthétique", ce sont des nécessités cognitives.
3. La Charge Essentielle (ou "Germane") : L'effort utile
C'est la "bonne" charge. C'est l'effort mental que l'élève consacre délibérément pour construire des schémas dans sa mémoire à long terme. C'est le moment où il se dit : "Ah, donc si a est négatif, la parabole est tournée vers le bas..."
C'est l'apprentissage lui-même.
La bataille pour la bande passante
Voici le drame qui se joue dans la tête d'un élève en difficulté :
Si le sujet est difficile (Charge Intrinsèque élevée) et que le support de cours est mal conçu ou le discours de l'enseignant confus (Charge Extrinsèque élevée), alors :
Il ne reste aucune place pour la Charge Essentielle. L'élève peut faire des efforts, il ne comprendra pas et ne mémorisera rien.
Votre objectif pédagogique est donc simple :
- Réduire la charge Intrinsèque par l'atomisation.
- Éliminer la charge Extrinsèque par un design et une communication épurés.
- Tout cela pour maximiser la charge Essentielle, c'est-à-dire laisser le maximum de "bande passante" disponible pour la réflexion profonde de l'élève.
C'est pour réduire ces charges inutiles que l'utilisation de supports visuels adaptés est si puissante. Un bon schéma vaut mieux qu'un long discours abstrait, car il soulage la mémoire de travail. C'est exactement ce que propose la méthode de Singapour.
Pour aller plus loin
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Sweller, J. (2010). Element interactivity and intrinsic, extraneous, and germane cognitive load. L'article de référence où Sweller affine ces définitions. Il y explique notamment que la charge essentielle est en réalité une façon d'allouer les ressources de la mémoire de travail à la gestion de la charge intrinsèque.
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L'Effet de Cohérence (Mayer) : Le principe selon lequel les élèves apprennent mieux lorsque les mots, images et sons étrangers sont exclus plutôt qu'inclus.
À suivre dans notre série :
La charge cognitive - V. La méthode de Singapour au Lycée ?
Maintenant que nous savons qu'il faut réduire la charge inutile, comment utiliser les schémas pour faciliter la compréhension ? Focus sur l'approche Concret-Imagé-Abstrait.